de la rue
le fantôme de la rue disait
je suis comme la vérité
si je mourais demain
sur le trottoir
je serais encore
un corps à cacher
je suis un monstre
et je regarde dans les yeux
mon sang est vif
comme un fouet retourné
contre sa maîtresse
je suis un monstre
j’ai un cœur à donner
comme une malédiction
je n’ai pas peur de mourir
seulement
n’éteignez pas ma colère
répéter le vent répéter le vent
répéter
quand mon souffle est devenu un couloir
une enfilade
de pièces vides
aux rideaux gonflés par le corps lourd
de mon enfance
mélanger la mer
à ma poitrine
ouvrir la poitrine
pour défaire les plumes rouges du coquillage
creuser le coquillage
jusqu’à entrer dans une forêt
une forêt de vertèbres nouées
tortueuses
prier dans une église baroque
pousser la porte
mais ne jamais voir l’envers
du monde que l’on a détruit
je voulais prendre dans ma main
le territoire
être celle qui sait
coller des insectes sur les pages
blanches de mon regard
et entailler ma langue
comme celle du lézard
dans la fente
pour suivre en même temps
les deux voies
(un vieux texte que je sors des tiroirs et un peu modifié)
l’araignée a levé
le pain de mort
vieille photographie
elle se déplace
comme une main sur un violon silencieux
la toile vibre d’une musique
que je n’entends pas
parfois j’ai osé respirer
pour que bougent les barreaux cristallins
de ma prison
sa main
passe comme un peigne
dites-moi
qui donc
qui nettoiera ma mort
plusieurs fois j’ai voulu m’ensevelir
dans le cocon chaud de ces neiges
éternelles
les insectes meurent paresseusement
dans des hamacs blancs
on ne les entend pas
vieille photographie
je fais une archéologie arachnéenne de l’instant
perdu
(un vieux texte que je sors des tiroirs et un peu modifié)
Tout est devenu ce paysage : une prairie préhistorique et glaciaire. Un sang blanc, lactescent, antarctique, malade, des ossements fatigués s’immobilisent dans ce faible corps, et un cirque crépusculaire de vertèbres où résonne une voix éternelle, un nombril comme un amphithéâtre antique, un cœur en pointe – un cap qui se tend, qui se dissout jusqu’à l’infini ; car je ne suis plus qu’un animal qui attend.
Ce sont des lumières primitives qui flottent autour de moi : rougeoyantes, jaunes, dorées, flamboyantes, sauvages. La crête rouge de mon sang s’élève pour chanter l’aurore jusqu’au bord de mes lèvres pyramidales, couleur de désert brûlé ; il y a dans ma poitrine un coq inquiet, aux couleurs du coquelicot qui chante avec une voix cassée sur le roc tendu de mon âme…
Là, il ne reste plus dans ma tête que des balbutiements, des stalagmites de magma ! diaphragme défragmenté ! tout est devenu sauvage ! les anges ont des sourires de bêtes sauvages ! leurs ailes ont la couleur dorée des bêtes fauves ! leurs boucliers flamboyants sont hirsutes comme la crinière des lions !
C’est un paysage opaque de cendres et apocalyptique… Un volcan vocal, vasculaire s’est dessiné sur ma bouche béatement… A mesure que le corps s’affaiblit… à mesure que le corps s’affaiblit, le feu devient plus rouge : des voûtes rouges, arachnéennes, ascétiques, de plus en plus distendues, dentelées, raréfiées de lave et de sève crépusculaire se dessinent dans mes yeux ébahis… Mon sang s’élève ! mon sang s’élève – c’est la langue d’un serpent fourchue et stridente : sentir mon corps vibrer ainsi n’est-il pas plaisir de la chair ? Oh, vignes de lave qui se soulèvent jusqu’au cosmos : le goût de la destruction arrache de mon âme un chant bacchique.
Tumultes de tumeurs vertes ! Tubercules tubulaires ! Volcans noirs de racines ! Météores de lianes bourrelées, bourgeonnantes – l’enfer ne sera pas rouge mais vert ! Derrière le buisson de mon sexe, une hyène éclate d’un rire concupiscent ; le marécage, la jungle tropicale, strangulante, atrophiée, coagulée et crasse, poisseuse, de plus en plus dense et épaisse de mon corps, comme une marmite, grasse et rance, paresseuse, poisseuse, pisseuse : crépuscule crépu, crépitant, croupi qui crache ses exhalaisons vertes sur la croupe lubrique de la terre : o terre ! o terre !
Elle exhale çà et là, des feux follets échevelés ! elle est embaumée de mousse couleur de glaise, gluante comme une momie dans son sarcophage.
Flaques acnéiques, taches de léopard, singes, grimaces, tigre rayé de sang avec une haleine putride ! atroce ! Je ne suis plus qu’un arbre de désespérance dans la confiture tropicale et tiède de la tristesse. L’immensité de la jungle devient profondément intime ; là, astre rouge, menstruel, pétri, pétri de feu, je rencontre une plante exotique qui me fait trembler de terreur.
L’immensité de la jungle devient profondément intime ; c’est une jungle polyglotte, où plusieurs voix d’animaux sauvages se répondent par des cris stridents à travers la trachée noire et infinie de la terre. Épines, épiderme de la terre ventriloque, tressaillante, remuante, muette, qui comme un nourrisson éructant, se vide de son eau et de toute sa substance ; vergetures végétales de cette forêt vierge, dont les plis profonds m’ensevelissent : oh comme ces paupières-fougères se referment ! quelle ombre suave !
Là, il me prend des envies de tanner le cuir chevelu de la terre, comme les femmes antiques pour manifester leur désolation. Est-ce une désolation ? Exhalaisons de la terre, elle embrasse mes pieds, tombe en pâmoison… de jouissance ? de désolation ? Les palmes en éventail des arbres lui arrosent le front, lui humectant la peau du crâne de leurs doigts de rose profane, et toute la jungle est plongée dans une transe ténébreuse !
…Deux ailes recouvrent pudiquement mon dos comme des pagnes païens !
La terre voluptueuse s’évanouit sous mes pieds, je m’évanouis à mon tour entre les vulves noires et tièdes de cette nappe ovulaire qui m’avale toute entière… Au cœur de mon évanouissement, je sens la silhouette du boa glissant, insidieux s’enrouler autour de mes côtes, comme une auréole mouchetée d’or… car oui, car oui, c’est le cilice sifflotant de la concupiscence qui me prend aux côtes et aux cuisses. Comme il me berce ! comme il me berce – car oui, car oui, le boa quand il étrangle a la forme d’un berceau ! – et le boa s’en va…
Et je poursuis mon chemin dans ce grand lagon. La terre aux écailles rougeoyantes de dragon, exhale des flammes vertes et inquiétantes ; cette jungle est remplie de ce demi-dieu qui me fait frémir de terreur : un dragon.
Les arbres déploient leurs ombres noires avec leurs ailes de gargouilles goudronnées ; des cratères et des colonnes torses de racines plongent jusque dans la crypte pourrissante et centenaire de l’abîme goulu, glougloutant. Silence, silence, arbrisseaux, vermisseaux, tous mangent les corps centenaires en silence, des morts… Les arbres fourchus pareils à des brochettes infernales remuent la viande de ces corps sans visage : immense bouillon fumant de charognes vertes.
Elles n’ont plus de visage, c’est un sépulcre puant, âcre ! Pouah ! pouah ! Que dis-je un sépulcre ? un purin ! un purgatoire : quoi ? un enfer de vie qui pourrit comme un fruit trop mûr ?
Chaque fois que je pose un pied quelque part, chaque fois que je pose un pied, oui, j’entends, j’entends oui, le bruit broyé, brisé de la poiscaille et de squelettes primitifs d’insectes, d’écailles, de fragments archéologiques, amphibiques, concassés, de cette bouillabaisse douteuse aux arêtes recroquevillées d’écorce : c’est un gigantesque alambic hoquetant, l’alambic épileptique, vert absinthe, pris de colique de la terre alcoolique, spasmodique : scories, scarifications noires et vertes, lèpres de mousse, gales remuantes des sarments.
Terre malade ! Terre verte et glauque, grotesque, mosaïque de sacs plastiques déchiquetés, de fils électriques, de canettes de Coca, de capsule de bière Heineken, d’objets hétéroclites, de carcasses de voiture, et maladive… La terre rapiécée et scarifiée a un visage de Frankenstein !
Elle pousse des glapissements chaque fois que je pose un pied, un pied, hop là ! dans la boue. L’air est jaune et lourd tout autour de moi, et je nage dans cet aquarium de résine, de résidus équatorial ; les chênes plongent leurs gencives noires dans la salive verte et jaune de l’humus amer.
Dégoût ! dégoût ! Car l’amaigrissement de la terre dégoûtée d’elle-même retrace des schémas darwiniens. Mon estomac pousse des barrissements d’orang-outang couleur de feu – peut-être ai-je comme on dit, le diable au corps ! Ici et là, palimpsestes d’esquisses entassées, de silhouettes de plus en plus fantomatiques jusqu’à n’être pas plus consistante que l’aile d’un phalène expirant dans une haleine blanche d’ossements : corps, fœtus exfoliés hors du ventre trapu de ces strates blanches et millénaires, embryons, bribes de vie…
L’éternité se décompose en atomes ; la mort, la mort respire jusqu’à la mort – elle n’est pas noire mais verte !
Oh ce tumulus vert et jaune ! champignon atomique de mousse ! moisissure dorée ! c’est une colonne de champagne qui se dresse verticalement devant moi, une sorte d’effervescence : le dernier cri de joie d’un homme qui a la mort dans l’œil ! C’est un pétillement cosmique, une fourmilière dorée de cendres et de paillettes d’or. Non, non, ce n’est pas suffisant : le soleil fait pleuvoir ses rayons sur moi comme une termitière d’étoiles phosphorescentes. Une colonne dorée – cordon ombilical lié au nombril du soleil – apparaît sous mes yeux pleins d’émerveillement.
Une obélisque d’or dans une clairière apparaît sous mes yeux pleins d’émerveillement.
Quelle aube ! quelle aube possible ?
Et des images d’apocalypse apparaissent aussi dans cette nuit sauvage et brûlante : ce n’est pas la brûlure du feu mais la respiration chaude du monde végétal.
Et comme une aquarelle de néant qui éclot dans une clairière, dans un halo, des collines bucoliques qui chantent leur pastorale avec ironie, humour noir, des corolles noir pétrole ! des alvéoles noir pétrole ! le miel de la nuit remplie de miasmes noir pétrole ! Un vitrail plus noir qu’une élytre de scarabée, transpercé de lumière… anges aux auréoles noires ! Les mouches noir pétrole dansent tout autour de moi avec leurs trompes d’or flétri, les mouches, les sauterelles, les abeilles, cathédrales d’alvéoles noir pétrole dont les couleurs tournent, tournent comme sur une aquarelle de néant qui se dissout, se dissout progressivement devant ces idoles noir pétrole, houle noire, houle noire qui se bouscule, qui se dissout progressivement comme une dentelle noire…
Houle noire, houle noire qui se dissout progressivement avec une mélancolie toute blanche… Sont-ce les ombres noires qui se balancent qui me donnent cette impression ? Le berger saisit sa houlette et conduit ses moutons noirs sur les collines bucoliques, avec humour noir, avec humour noir… Les mouches noir pétrole dansent tout autour de moi avec leurs trompes d’or flétri : je tire des mines le miel de la nuit ! les tarentules aux racines tarabiscotées, noir pétrole qui plongent frénétiquement dans les nappes phréatiques et le ventricule noir pétrole du monde.
J’arrive bientôt près d’un fleuve couleur d’argile où je lave mes pieds ! joie ! joie ! baptême d’argile – l’argile me lave mieux encore que l’eau.
O terre ! o terre ! ta voix frémissante se fraye un chemin jusqu’aux veines de mon cœur. N’est-ce pas le front que l’on pose sur la terre pour invoquer le ciel, et dans la poussière ? O terre ! o terre ! mon corps se tend verticalement comme un point d’exclamation quand il t’invoque !
Demain.